Accueil >> De Beyrouth à Damas

Zeid Hamdan : « Les artistes sont des photos sonores de leur époque »

Pape de la scène underground libanaise, Zeid Hamdan est un artisan de la musique, à la fois producteur, musicien et chanteur. Vous ouvrant simplement les portes de son univers éclectique, il se livre et partage sa perception du Liban post-guerre civile comme de l'accueil des réfugiés en Europe.

09/06/2016

Si sa voix se fait aujourd'hui entendre sur ses albums, Zeid Hamdan est aussi un compositeur et producteur ayant ouvert les portes de son univers poétiquement éclectique à de nombreux artistes et cinéastes.

Connu du public libanais depuis la fin des années 90 et élevé au rang de pape de la musique underground par les médias internationaux 15 ans plus tard, Zeid Hamdan se décrit plutôt comme un artisan musicien cuisinant ses albums chez lui, sur les balcons de Beyrouth ou de Paris, puis les distribuant sur internet, en concert et parfois même à vélo via son système de livraison à découvrir dans le volet A lire de cette émission.

Mais il faut avouer que son étiquette papale n'est pas due au hasard, mais bel et bien à une carrière de près de 20 ans pendant laquelle il a contribué à la création d'une scène musicale vivante. 

Consacrée entièrement aux créations musicales de Zeid Hamdan, cette émission commence donc par la rencontre entre le reggae et un classique de la chanteuse et actrice des années 30 Asmahan, surnommée quelques décennies plus tard la « Marilyn du Moyen-Orient »

Zeid Hamdan - Askiniha 

Si l'impasse a été faite sur The Lombrics dans ce volet, il serait impossible de passer à côté de Soap Kills, duo emblématique de la scène alternative libanaise que Zeid a formé avec la chanteuse Yasmine Hamdan

Avant toute chose, mieux vaut élucider une question qui vous traversera sûrement l'esprit. Non, les 2 artistes à l'origine de Soap Kills n'ont aucun lien de parenté, bien que partageant le même nom. Ils se sont rencontrés dans les années 90 et ont brièvement collaboré sur l'album Lucy de The Lombrics. Ayant passé son adolescence à Paris quand Yasmine parcourait le Koweït et les pays arabes avec son père, Zeid est alors bercé par les sonorités occidentales, se disant lui-même « européanisé ». Dans son répertoire se bousculent alors Chet Baker, Orbital, Massive Attack, Augustus Pablo, Portished ou encore les Pixes. Mais au contact de Yasmine et par sa voix, il découvre la chanson arabe et apprend à l'apprécier, lui qui la trouvait indigeste. « C'est pour cela que je me suis mis à l'adapter à ma sauce », me dira-t-il lors de notre conversation. « Avec l'oreille d'un Européen en fait ».  

Après leur premier EP, Zeid, Yasmine et leur boîte à rythmes la Roland 303, se retrouvent rapidement dans le bureau de Jihad Moor, patron de la chaîne libanaise M(TV), bien plus familiale que son homonyme américain. Elle évite ainsi le mauvais goût des télé-réalités pour ados mais malheureusement pas celui de Cyril Hanouna. Celui-ci a, en effet, réussi à vendre une version moins beauf de son émission Touche Pas à Mon Poste - titrée Menna W Jerr - avec sa copie d'Enora Malagré et de Guy Carlier.

En revanche, les deux chaînes de télévision partagent le fait de promouvoir des artistes en diffusant leurs clips. Soap Kills a donc marqué les esprits avec le clip Lost dans lequel, tout au long de la vidéo, on observe la chanteuse déambuler dans le centre-ville de Beyrouth, s'arrêtant parfois pour déposer de petites sphères mystérieuses. Activant ces bombes à la fin du clip, le groupe fait alors exploser à l'image la capitale réellement en reconstruction après la guerre civile. Pour signer ce clip un poil provocateur : le réalisateur Henri Jean Debon venant de signer les clips de L'homme pressé et d'Un jour en France du groupe Noir Désir officiant à la même époque.  

Soap Kills - Marra Fi Ghnina 
Soap Kills – Tango

Mais le passage sur MTV est de courte durée et le duo retourne rapidement aux scènes alternatives. Délaissant l'anglais pour l'arabe, ils intègrent alors 2 nouveaux musiciens, commencent à se produire sur scène et pensent à leur premier album Bater, dès l'année 2000. Impatients et sans connaissance du multipistes, ils l'enregistrement eux-mêmes en une seule nuit, dans les conditions d'un concert. « On avait juste envie d'enregistrer vite et de s'entendre », me confiait Zeid Hamdan. Il avoue d'ailleurs amusé que si on prête l'oreille en écoutant cet album, on peut entendre des crayons tombés ou Yasmine Hamdan manger des chips en arrière plan. 

Si cet album atteste des premiers pas de Soap Kills, le suivant s'inscrit dans une forme d'archives plus historique. Début 2000, le groupe se produit en live au Circus Bar quand le concert est interrompu par une coupure de courant provoquée par des tirs israéliens non loin de la salle. Enregistré sur K7, ce live incomplet a ensuite été sorti en quelques exemplaires pour témoigner de cet instant et sera d'ailleurs le seul album live de la discographie du groupe. 

Aimant capter et conserver l'ambiance des lieux dans lesquels il enregistre, Zeid Hamdan préfère d'ailleurs les imperfections d'une porte qui claque pendant une prise à un son parfaitement propre. Tant pis si une voiture klaxonne ou qu'une personne lui pose une question par inadvertance. Seuls le moment choisi et l'impulsion de la création importent. Cette dernière se retrouve d'ailleurs sur l'album Cheftak (Je t'ai vu), enregistré en 2002 durant un voyage à travers différents appartements parisiens.

Le nom de l'album sonnant comme un mauvais présage, l'enregistrement en 2005 d'Enta Fen (Où es-tu ?) a lui, été confié à un studio français placé en liquidation judiciaire, avant que le groupe ne récupère le mastering. De retour à Beyrouth sans certitude de revoir leur enregistrement, les membres se sont attelés à créer une nouvelle version, la première – qu'ils ont dû racheter quelques temps plus tard - devenant un album collector.

Soap Kills - Cheftak
Soap Kills – Aranis

A la fin d'un concert de Scrambled Eggs en 2004, l'artiste va à la rencontre des membres du groupe et leur expose sa volonté de les concurrencer. Sans autre guitariste que lui-même, il fait là un pari risqué contre ceux qu'ils considèrent comme le « seul groupe de rock puissant et intéressant » du Liban. Sans se défiler, il organise alors des auditions à Beyrouth, rencontre Nabil Saliba et Jérémie Régnier puis, ensemble ils créent The Government. Timothé Régnier, aujourd'hui connu sous le nom de Rover, les rejoint peu de temps après et le quatuor enregistre son premier album éponyme en 2005. Suivront un léger changement de nom en The New Government après l'assassinat de l'ex-Premier ministre Rafiq Hariri [cf volet A Lire] et 2 autres albums avant que le groupe ne se sépare en 2008, le renouvellement de visa de Timothé Régnier ayant été refusé. Si l'histoire ne dit pas encore si The New Government a eu un réel impact sur Scrambled Eggs, Zeid Hamdan s'explique sans détour sur le choix de la dématérialisation de sa musique, dès la sortie de l'album Party Animals. 

« C'était trop galère. C'était plus d'époque et c'était un fardeau trop coûteux qui ne rapportait plus rien. C'était plus pratique que les gens téléchargent » les albums. Donc encore aujourd'hui, l'artiste n'accumule pas de disques « qui prennent la poussière » chez lui et en sort uniquement une centaine qu'il écoule durant ses concerts ou via son système de livraison personnelle à vélo [cf volet A Lire]. 

The New Government – Make this hour

Dès 2005, Soap Kills étant en passe de se dissoudre, Zeid Hamdan accorde une place de plus en plus importante à la production. Alors qu'il aide son ami Khaled Mouzannar sur la maquette de son dernier album, il profite des plages libres dans le studio pour enregistrer ses projets et ceux de ses amis. Se rendant compte du manège se déroulant dans son studio, Khaled Mouzannar propose alors à Zeid de mutualiser leurs forces et de créer un vrai label, baptisé Mooz records. Ils vont alors donner forme aux projets de quelques artistes dont Kitaa Beirut, RGB ou The Government.  

Mais en 2006, le conflit entre Israël et le Liban s'envenime et les affrontements s'intensifient durant un mois. Venant de décrocher un contrat dans le label français Naïve Records, Khaled Mouzannar quitte le Liban et préfère fermer son studio. Les routes des 2 artistes se séparent alors, l'un signant la B.O. du film Caramel, l'autre lançant la « plateforme promotionnelle » Lebanese Underground, avec son site et sa page SoundCloud.

Depuis, Zeid Hamdan n'a pas cesser de collaborer avec des artistes rencontrés au fil de ses voyages en Égypte, en Syrie, aux États-Unis ou en Guinée. S'il insiste sur le fait qu'il ne considère pas Lebanese Underground comme un label, il reste toutefois le producteur de chacun des morceaux postés sur cette plateforme. Il explore ainsi les styles au travers de compositions personnelles ou de featurings avec des artistes comme Kandia Kora ou le groupe Kazamada. Dans un tout autre style avec la chanteuse syrienne Hiba Mansouri, il revisite quelques chansons populaires au Moyen-Orient comme dans la version dub de la berceuse Rima.

Kazamada - Mish Mohm
Hiba Mansouri - Rima

Pour tester de nouveaux projets solos, Zeid Hamdan a un alter-ego prénommé Shift Z, délaissé depuis quelques année pour des sorties plus officielles. Amateur de groupes arrangés, il a encore user de la méthode casting pour recruter les 3 premières chanteuses du groupe Zeid & the Wings, à la fin des années 2000. Et quelques mois plus tard, le quatuor donnait naissance à son premier album Aasfeh, dont la soirée de lancement n'a rassemblé q'une vingtaine de personnes. Mais parfois, la police s'occupe de la culture et en quelques heures d'interrogatoire du chanteur concernant les paroles du titre General Suleiman, un mouvement de mobilisation s'est créé en réponse sur les réseaux sociaux, propulsant le clip tourné à Beyrouth dans les médias internationaux. 

Adressé à l'ex-président Michel Suleiman, ce morceau est aussi intéressant d'un point de vue musical, visuel qu'historique. Mais pour comprendre pourquoi le chanteur lui demande de partir tout en le qualifiant d'homme miraculeux, un petit point historique s'impose. 

Depuis près de 20 ans, le Liban n'a en effet connu comme dirigeants que d'anciens chefs militaires. Emile Lahoud, commandant des forces armées a ainsi laissé sa place en 1998 à Michel Suleimane pour devenir président du Liban jusqu'en 2004. Faute d'accord parlementaire pour lui trouver un successeur, le mandat d'Emile Lahoud a été prolongé de 3 ans suite à une modification de la Constitution sur fond d'assassinats politiques, de manipulations, d'interventions extérieures d'Etats tels que la Syrie ou les Etats-Unis mais aussi de guerillas entre milices. En 2007, la spirale de la paralysie politique recommence, les conflits risquant de dégénérer en une nouvelle guerre civile. Afin de sortir de ces mois de crise, des rencontres sont donc organisées en 2008 à Doha (Qatar). 

Hormis les résolutions négociées dans les accords, la candidature du général Michel Suleiman est soumise aux signataires. Son parcours militaire et son refus d'utiliser l'armée contre les manifestants en 2005 faisant de lui le candidat du compromis, le général est élu président en 2008 après une modification de la Constitution, encore une fois, lui permettant d'enchaîner la plus haute fonction militaire et la plus haute fonction de l'Etat. 

En Guinée Conakry durant cette période, Zeid vit alors les événements à distance et écrit ce titre qu'il réenregistrera 3 ans plus tard avec Zeid & the Wings. Observant les gouvernements africains dirigés par des militaires, il imagine le devenir de ce nouveau régime et exprime son malaise face au mandat d'un ex-dirigeant de l'armée, qu'il l'invite plutôt à rejoindre son foyer après une mission accomplie. Et comme à l'aube d'une nouvelle ère où les armes sont baissées, il somme les hommes politiques corrompus, les services de renseignements étrangers, les milices et les vendeurs d'armes de rentrer chez eux. 

6 ans plus tard, Michel Suleiman a quitté le gouvernement sans remplaçant à son poste depuis plus de 2 ans, les désaccords politiques paralysant de nouveau le pays. Mais les choses ne se résumant pas à ces quelques lignes, un corpus d'articles concernant l'histoire de la guerre civile libanaise, les accords de Doha et la carrière de Michel Sleimane est disponible dans le volet A Lire.  

Zeid & the Wings - General Suleiman

Au travers de ses projets personnels, Zeid Hamdan joue avec les styles et se livre dans des ballades poétiques et mélancoliques. Parfois, la douceur de la musique est trompeuse et cache la dureté du récit qu'elle accompagne comme dans le titre Rocket.

Aimant s'entourer de talentueuses rencontres, il profite du groupe Zeid & the Wings pour les soutenir sur scène. Aussi, la composition du groupe n'est pas fixe. Seul Zeid est un membre permanent. Les voix féminines du premier album ont ainsi laissé leur place aux membres du groupe Tanjaret Daghet, une amitié retrouvée ayant été à l'origine de cette collaboration. En 2000, Zeid rencontre Khaled Omran en Syrie avant qu'il ne soit le bassiste et chanteur du groupe Tanjaret Daghet. Le temps passe, la guerre en Syrie s'envenime et les frontières se ferment. Leur musique les mettant dans le viseur du gouvernement, les 3 membres du groupe de rock fuient direction Beyrouth, où Khaled Omran retrouve alors Zeid Hamdan. Virulent critique du régime syrien, le trio a depuis enregistré son premier album en 2013, titré 180°. 

Zeid & The Wings – Rocket
Zeid & The Wings - Ocean
Zeid & The Wings – Hkini

Dans un tout autre style, le compositeur a accompagné la chanteuse Maryam Saleh dans son travail pendant près de 4 ans, après une rencontre fortuite en Egypte. Alors qu'il est en voyage à Alexandrie, il entend une personne chantonner dans l'appartement où il est hébergé. Cette voix est celle de Maryam Saleh, chanteuse et actrice égyptienne déjà présente sur scène depuis l'âge de 7 ans. Et comme une histoire se répétant, Zeid Hamdan tombe amoureux de sa voix et, à travers elle, va découvrir l'oeuvre de Cheikh Imam, un ami proche du père de la chanteuse. Artiste emblématique des années 70, celui qui a bercé l'enfance de Maryam Saleh formait alors un duo contestataire avec le parolier Ahmed Fouad Negm, dont les chants révolutionnaires mêlaient poésie et satire sociale. Dans un article du Monde diplomatique datant de 1981, ce dernier témoigne de sa clandestinité suite à son refus de séjourner en prison, une nouvelle fois, le jugement émanant cette fois-ci d'un tribunal militaire estimant sa poésie offensante. 

30 ans plus tard, certains de leurs textes n'ont pas pris une ride, leurs paroles trouvant encore une résonance dans les luttes actuelles au Moyen-Orient. Pour Maryam Saleh et Zeid Hamdan rien n'a changé sur l'échiquier politique. Le musicien parle même de temps suspendu au point que des œuvres vieilles de plusieurs décennies semblent avoir été écrites hier. Parmi elles, le morceau Valéry Giscard d'Estaing interprétée par Cheikh Imam puis repris par Maryam Saleh sur son album Halawella (Clown) sorti en 2014. Créé en collaboration avec Zeid Hamdan, il reflète ce que le musicien décrit comme « la fascination qu'ont les dirigeants arabes pour leurs homologues occidentaux ». Dans sa chanson, Sheikh Imam promettait ainsi monts et merveilles aux Egyptiens, leur annonçant qu'avec la venue du nouveau président français et de sa femme, les voitures rouleront au parfum. Gagner sa vie sera du gâteau. Des syndicats verront le jour. Les artistes seront respectés et tout le monde mangera à sa faim.  

Maryam Saleh & Zeid Hamdan - Watan el Akk 
Maryam Saleh & Zeid – Valéry Giscard d'Estaing 

Durant ses voyages en Egypte en 2010, le musicien a aussi fait connaissance avec l'univers pétillant de Maii Waleed. La jeune chanteuse va alors devenir sa nouvelle partenaire sur scène et, comme avec Yasmine Hamdan ou Maryam Saleh, il compose et propose la musique complétant ses textes. De leur collaboration sont donc nés 2 albums doux et rêveurs publiés sur la plateforme Lebanese Underground. Il eût d'abord Moga en 2013 puis très rapidement le duo Maii & Zeid sort son second album Aadi l'année suivante.

Composant régulièrement des musiques de film, Zeid a récemment embarqué Maii dans cette aventure, en créant avec elle un morceau pour la bande originale du film saoudien Baraka rencontre Baraka, projeté en 2016 au festival du film de Berlin.

Maii & Zeid - Kalam el Leil 
Maii & Zeid - Warda wa Nahla
Maii & Zeid - Hassafer Baeed 


Entretenant une étroite relation avec le 7e art, Zeid Hamdan joue peu souvent les acteurs, bien qu'ont l'ait vu il y a quelques années dans le film Carlos, tourné majoritairement au Liban. En revanche, on le retrouve dans la bande originale d'une dizaine de films dont celle de Tangerine ou de Beirut Hotel. Seul compositeur la B.O. du film Roundtrip de la réalisatrice de Meyar el Roumi, il connaît alors la frustration de l'artiste dont une partie des créations restent dans l'ombre. Alors pour partager la totalité de son travail, il décide de copier le cinéma et ses director's cut en sortant l'album Roundtrip the composer's cut, appuyant sa vision de compositeur face à celle de la réalisatrice.  

Roundtrip The Composer's cut – Irene préfecture
Roundtrip The Composer's cut – Boarding boat melo
Zeid Hamdan - Theme for Tangerine 

Dans le prochain numéro de l'émission, le dessinateur de BD et graphiste Elepheel vous ouvrira les portes de son univers peuplé d'agents secrets, de jeux vidéo, d'espions, d'aliens et de robots dansant sur son électro déjantée. 

Zeid & the Wings - Iza wa law
Zeid Hamdan - Eskat el Nizam (Libérez le peuple)

↑ Retour Haut de page ↑